Fondamen« taux » ces banquiers « Sintraux » !

Chronique de Valérie Lemaigre, Economiste en chef – parue dans Le Temps – Juillet 2026

Valérie Lemaigre

L’actualité des marchés financiers semble suspendue entre la réaction des prix du pétrole aux aléas du passage du détroit d’Ormuz et la volatilité des valeurs technologiques liée au cycle d’investissement de l’IA. Pas étonnant dans cette dynamique court-termiste, que le forum des banquiers centraux à Sintra, au Portugal, soit passé inaperçu. Rassemblant représentants des principales banques centrales mondiales (C. Lagarde de la BCE, K. Warsh de la Fed, T. Maklem de la Banque du Canada et A. Baley de la Banque d’Angleterre), académiques et responsables politiques, le message conclusif de C. Lagarde : « back to basics but not back to the past », a donc réaffirmé le retour des fondamentaux et de la politique monétaire conventionnelle : stabilité des prix et instruments de taux d’intérêt retrouvent leur statut monétaire dominant dans ce nouveau paradigme économique. La parenthèse d’une quinzaine d’années du recours intensif aux instruments non-conventionnels, dont le bilan des banques centrales pour faire face aux crises de liquidité ou les taux négatifs contre la déflation, se referme-t-elle ?

Mais de toute évidence, la star de l’évènement n’était ni K. Warsh, ni un académique, mais bien l’Intelligence artificielle (ci-après IA).  

Source d’opportunité, l’IA est analysée sous l’angle de son potentiel de croissance, de productivité mais également de moyen d’absorber les chocs d’offre qui se multiplient ces dernières années (crise du Covid, guerre en Ukraine et en Iran), enfin, la solution pour maîtriser les prix. Pourtant, le boom des investissements pour sécuriser les secteurs stratégiques (IA, énergie et défense) sollicite intensivement l’accès aux ressources limitées de production (matières premières et la main d’œuvre) et par conséquent couteuses et inflationnistes. De nouvelles interactions se mettent ainsi en place et méritent de reconstruire un cadre d’analyse des politiques monétaires. BCE et Fed s’accordent ainsi pour échanger le « forward guidance » (orienter les anticipations de politique monétaire) par du « forward framework » (donner les indicateurs adéquats pour formuler les anticipations).

Source de risque, l’IA est également analysée sous l’angle du risque systémique. Relations incestueuses entre les principaux acteurs, financement par les marchés des capitaux traditionnels (capital, dette de bonne et moindre qualités), exposition des banques, prise de participation et engagement privés, le levier du financement des investissements de capex IA peut rapidement alimenter la contagion. Selon C. Lagarde : « risks are travelling fast », les risques se propagent rapidement. Les taux d’intérêt, baromètre du coût de financement du boom des investissements, est donc une variable de transmission systémique. Fondamen« taux » donc ces banquiers « sintraux » qui peuvent s’appuyer sur leur expérience, leur compétence et sur la collaboration pour gagner ce match décisif contre l’inflation et veiller à la stabilité financière.

 

Valérie Lemaigre
Economiste en Chef, BCGE